Valérie Dumange rédaction web - plume

Épisode 18 : Retour sur le passé

par | 16-08-22 | Roman en cours | 0 commentaires

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Très chère Becky,

Merci pour votre réponse, même tardive. J’ai cru un instant que vous vouliez abandonner notre correspondance. Ce qui, je le conçois, pourrait être le cas sans que vous osiez me l’avouer de peur de me froisser. Or, il n’en est rien. Je comprends les bouleversements engendrés par votre emploi. C’est pourquoi, je vous propose de mettre « en suspens » nos échanges jusqu’à la fin de l’été. Qu’en pensez-vous ? Peut-être aurons-nous à ce moment-là retrouvé le temps de la « discussion ».

D’ailleurs contrariée, je n’ai guère l’esprit à l’écriture ces derniers jours. Je sais que je suis pourtant à l’initiative de ce projet.

En réalité, je ne mesurais pas ma propension au laissé aller. Je voulais raconter mes lectures, mes joies livresques et je n’y parviens pas vraiment.

Des banalités ont envahi ma plume. Cette annonce a fait plus de dégâts que de bien, jusqu’au blâme attribué à Karine par sa hiérarchie pour l’avoir épinglée.

Je doute donc de l’utilité de ces échanges entre nous, surtout pour vous. En quoi mes écrits pourraient vous être nécessaires, Becky ? Au fond, qu’attendez-vous d’une amoureuse des livres, qui ne sait pas en parler et qui de surcroit les oublie ! Mais tout ça, je vous l’ai déjà dit, voyez comme je me répète.

J’envie votre jeunesse et toute la liberté qui l’accompagne. J’envie vos désirs d’écriture, quand je n’ai cessé de refouler les miens. Et c’est cela que vous réveillez en moi, mon inertie, ma forte propension à remettre à plus tard.

J’envie chez vous, ce que je n’ai pas su saisir au vol : l’élan.

Adolescente, je désirais ardemment atteindre la majorité, quitter ma famille et vivre ma jeunesse libre de tout carcan familial.

J’ai fêté mes 18 ans en 1975 et avec eux une toute fraiche majorité. Ce qui n’aurait pas été le cas un an auparavant. À 21 ans, j’ai rangé mes rêves au placard et endossé le rôle de l’épouse modèle.

J’imagine que vous n’avez aucune idée de ce qu’étaient nos vies de jeunes filles de campagne à cette époque-là.

1968 avait ouvert les vannes et insufflé un vent de liberté, mais pas pour tous et surtout pas pour toutes. Les principes avaient la vie dure. Mes parents taiseux et travailleurs envisageaient pour moi une vie sage, à l’image de la petite fille que j’avais été. Il se trouve qu’ils ne se sont guère trompés.

En 1975, Bernard Pivot présentait sa première émission télévisée, Apostrophe.

[Bernard Pivot ? Vous connaissez ? Le précurseur des émissions littéraires télévisuelles. L’ancêtre de François Busnel.]

Trois mois plus tard, Soljenitsyne en était l’invité. J’ai seriné mes parents pour pouvoir le regarder. Ce fut une découverte. Je deviendrai par la suite une téléspectatrice assidue de l’émission grâce au conformisme de ma vie de femme mariée.

À l’époque, le mouvement de libération des femmes avait réussi non sans mal à franchir la boucle périphérique pour atteindre plus ou moins nos campagnes. Les esprits se confrontaient jusque dans notre lycée. Les revendications légitimes à mes yeux s’incrustaient peu à peu dans mon propre mouvement libératoire.

J’écoutais, lisais, mais ne prenais part à aucune discussion. La peur du gendarme et de mon père en particulier.

Quand la loi sur l’IVG fut promulguée, j’ai entendu tout et son contraire. Si bien que je ne savais plus quoi en penser. Mon père était contre. Ma mère n’en disait rien comme à l’accoutumée, soumise au verdict patriarcal.

Sur les conseils d’une amie de lycée, j’ai lu, en douce, Annie Ernaux, « Les armoires vides ». J’en suis ressortie bouleversée. À sa lecture, j’avais l’impression de m’émanciper. Je vivais sa vie par procuration. [Ce qui m’est ensuite arrivé régulièrement à travers de nombreuses lectures.] J’ai aimé la mélodie de ses mots. Et c’est toujours le cas.

L’ONU a décidé de son côté de déclarer « 1975, l’année internationale de la femme ». « Nous voilà sauvées ! », pensais-je à tort.

En novembre, Émile Ajar recevait le Goncourt avec « La vie devant soi ». Je n’avais encore jamais lu Romain Gary. Et je n’ai jamais réussi à le terminer. Gaston Gallimard, fondateur des éditions du même nom s’éteignait quant à lui en décembre. Je m’intéressais alors au monde de l’édition. Je me disais depuis le fond de mon lit : « J’aimerais écrire pour de vrai ».

En attendant, je commençais Françoise Sagan et son « Bonjour tristesse » sans trop le comprendre. (J’ai toujours eu un rapport très compliqué avec les livres et les auteurs « culte ».)

1975, toujours : fin de la guerre du Vietnam. On entrait dans une ère pleine de promesses et pourtant terriblement effrayante.

Dans ma vie de midinette, je pleurais Mike Brant, tombé de son sixième étage. J’écoutais ses tubes en boucle. Maria Callas pleurait, elle aussi, son amant Onassis disparu.

Je me déhanchais sur Patty Label et son indécente « Lady Marmelade », loin des oreilles chastes de mes parents, sans en comprendre toutes les paroles.

Le bac en poche, je ne suis pas partie étudier, je suis restée travailler. J’aidais à la ferme, mais pas avec les mains dans la terre, trop précieuses pour mon avenir. J’y habitais et faisais les comptes. Je rêvais chaque soir d’un appartement avec un homme, un vrai à la fois robuste et tendre, celui des romans qui m’entouraient.

Depuis ma campagne, sous le toit familial, je lisais, j’écoutais le monde vibrer sans vraiment y prendre part. Je le transcrivais avec mes mots simples et parfois malhabiles sur des carnets que je cachais sous mon matelas. J’y notais les dates, tout ce qui me semblait essentiel et même le plus dérisoire. Je pleurnichais d’ennui et rêvais toujours au prince charmant. J’attendais mon Solal inlassablement.

Paul est apparu au détour d’un bal de village et de ma permission de minuit, chaperonnée par ma tante Edwige. J’y étais avec ma charmante cousine Louise.

Louise, au port altier que sa beauté lui conférait, troublait tous les hommes, jeunes et moins jeunes, sur son passage. Ils se retournaient sur elle avec plus ou moins de discrétion et d’insistance, alors que leurs regards glissaient sur moi, transparente que j’étais.

Elle savait l’art de charmer et de les faire languir. Tante Edwige lui avait tout expliqué des hommes, quand la mienne ne m’en avait toujours rien dit. L’amour, savait-elle ce que c’était ? J’en doute aujourd’hui encore.

Bref, Paul, tout aussi transparent que moi, m’a vu et n’a quitté ma vie qu’à son dernier souffle.

Comment puis-je me souvenir de tout ceci, devez-vous penser ? Pas grâce à ma mémoire, je vous le concède.

Non, grâce à mes archives, dénichées il y a peu dans une soupente du grenier, et dont j’ai repris la lecture. Mes « mémoires d’outre-tombe », qui contrairement à celles de Chateaubriand n’ont aucun intérêt à être publiées.

Depuis 1975 et durant des années, j’ai écrit ma vie sous toutes ses coutures à l’abri des regards. Pas de quoi en faire un roman, mais de quoi avoir le vertige. Tout ce temps perdu à vivre par procuration, n’aurait-il pas été préférable de le vivre autrement ?

La faute à l’époque me dit souvent Odette. Je me suis enfermée dans un mariage et un emploi stable pour la sécurité qu’ils procuraient.

Becky, notre destinée n’est pourtant pas que celle de nos choix et de nos décisions. J’aurais aimé être mère, mon corps me l’a refusé. Ainsi va la vie…

Bien à vous,

Constance

 

Ps : Un jour, je vous raconterai d’autres lectures d’auteurs, qui ne vous disent peut-être rien, mais qui ont bercé ma vie de femme. Avant, je devrais peut-être les relire !!

 

 

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